
Il y a quand même de fortes chances pour que ce quartette-là, parfois quintette en la présence d’Ari Brown – Escape Lane, voie d’échappée – ne joue pas sur la terre ferme. Les explorateurs du temps jadis n’interprétaient-ils pas les voies navigables comme autant de voies de pénétration vers ce qui pour eux représentait l’inconnu°? Ces quatre navigateurs n’auront besoin d’aucune boussole, afin de savoir où aller, ils n’auront qu’à suivre l’onde des rivières dont ils ont fait la substance même de leur musique. «°Ce sont comme des régions, pressent Denis Fournier, des paysages harmoniques et rythmiques, des énergies, qui se trouvent dans la mémoire et que nous pouvons convoquer°; d’un seul coup, ils appellent une mélodie, un contrepoint, ou une polyrythmie.°». Qui se trouvent dans le charbon de la mémoire, et qui se trouvent dans le diamant de l’imaginaire, la musique improvisée étant affaire d’insondables singularités. L’improvisation collective, nourrie de tant d’expériences, n’est pas “affranchissement” mais toujours plus grande compréhension°: «°Sous des dehors de spontanéité, c’est une musique jaillie d’une longue maturation, où l’on n’hésite pas à s’interrompre et à se relayer, comme dans la vie, afin de décaler les premiers plans et les angles de perspective.°».
Singularité, Jeff Parker semble parfois s’escrimer sur son instrument, fort d’une grammaire d’ondulations et d’oscillations dont il irrite l’écoulement naturel par un richissime vocabulaire de bruits. Tout se passe comme si sa guitare lui servait alors de loupe pour donner à voir et à entendre les germes et les gemmes d’une matière sonore efflorescente. On peut d’ores et déjà lier le brassage de Marquis Hill et les embranchements de Joaquim Florent, singularités. La tâche aurait pu paraître ardue pour le premier qui intervient, historiquement, au moment où une nouvelle génération de trompettistes hors du commun occupe le devant de la scène américaine (citons Ambrose Akinmusire, Peter Evans, Taylor Ho-Bynum, Jonathan Finlayson, Nate Wooley – sans compter, à Chicago même, Leon Q. Allen, Josh Berman, Benjamin Lamar Gay, Corey Wilkes ou David Young). Mais là où tant d’autres fulgurent sur leur cuivre, Marquis Hill a ceci d’unique qu’il se penche plutôt sur sa structure paradoxalement ligneuse, approfondissant un réseau de stries et de sèves. Tandis que Joaquim Florent développe à la contrebasse d’épaisses lignes brisées et bosselées dont il polit les volumes, dont il étire les tentacules, avec une sveltesse qui n’est pas sans évoquer d’augustes prédécesseurs, depuis Charlie Haden. Reste le singulier Denis Fournier. À la batterie, il est passé maître dans l’art du papillonnement sur les ovales et les losanges des peaux et des métaux, sur les orbites dilatées de ses tambours, au point de donner l’impression qu’il vaporise les rythmes. Avec lui, avec eux, la composante lyrique n’est jamais oubliée dans le cours d’une improvisation enchanteresse, d’une improvisation qui chante.
C’est au batteur que revient l’idée de ce regroupement. Quand, il y a si peu de temps, il forma le quintette Watershed, avec Bernard Santacruz et, côté américain, Hanah Jon Taylor, Nicole Mitchell et Tomeka Reid, Fournier pensa d’abord inviter Jeff Parker, indisponible. Lors du passage de Watershed à Chicago, il eut l’occasion de rendre visite à Ari Brown, grand maître des souffles soufrés, qui sera le so special guest de ce quartette. La boucle était débouclée. Sur les berges de ce fleuve musical imaginaire, on fabrique des proues de pirogue, des flotteurs de pêche, des amulettes, des poteaux funéraires, et des appuie-nuque. Nul doute que dans ses cales, le quartette ou quintette convoiera une telle cargaison d’objets musicaux inouïs.
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